Quand l’algorithme devient le maître des horaires
Tu es franchisĂ© dans la restauration ? Tu as peut-ĂŞtre sautĂ© le pas des cuisines virtuelles, ces dark kitchens qui tournent exclusivement sur Uber Eats et Deliveroo. Le rĂŞve ? Moins de charges, pas de salle, une rentabilitĂ© au rendez-vous. La rĂ©alitĂ© ? Une dĂ©pendance aux algorithmes qui peut te couper les vivres du jour au lendemain. Les plateformes de livraison ne sont pas des partenaires comme les autres : ce sont des gardiens de porte dont les clĂ©s changent sans prĂ©venir. Aujourd’hui, je te plonge dans les coulisses de ce système oĂą l’algorithme dĂ©cide de ton sort, et oĂą la franchise que tu as bâtie peut vaciller en un clic. Parce que oui, ĂŞtre sur la première page de l’application, ce n’est pas un dĂ», c’est une location quotidienne.
L’essor fulgurant des cuisines virtuelles en franchise
Les rĂ©seaux de franchise l’ont bien compris : la restauration virtuelle est un levier de croissance phĂ©nomĂ©nal. En 2019, CĂ´tĂ© Sushi lançait Maison PokĂ©, « la première chaĂ®ne de restauration virtuelle en France », en partenariat avec Uber Eats. RĂ©sultat ? 15 % de chiffre d’affaires en plus en deux mois pour les unitĂ©s participantes. Depuis, les exemples se multiplient.
Tacos Avenue a dĂ©veloppĂ© tout un Ă©cosystème de marques virtuelles : Poutine Pops, Crush Burger, Tacos Origin, et dĂ©sormais AROUND CHICKEN. Chamas Tacos a ouvert 13 cuisines virtuelles en franchise en 2023. DĂ©vor, start-up française spĂ©cialisĂ©e dans la dark kitchen, revendique « 100 Ă 150 commandes par jour » sur ses hubs. Le modèle sĂ©duit : investissement rĂ©duit (Ă partir de 20 m² et 175 000 € contre 120 m² et un apport bien plus lourd en restauration classique), flexibilitĂ© d’implantation, multimarques possibles au sein d’une mĂŞme cuisine.
« La Dark Kitchen est un modèle rĂ©silient, qui permet aux entrepreneurs de se lancer ou d’Ă©toffer leur gamme » , confirme Mohamed Soualhi, fondateur de Tacos Avenue.
Mais ce modèle a un talon d’Achille : la plateforme. Et plus prĂ©cisĂ©ment, son algorithme.
L’algorithme, ce chef invisible qui dĂ©cide de tout
Pose-toi la question : quand un client ouvre Uber Eats ou Deliveroo, comment choisit-il son restaurant ? Il scroll. Et ce qu’il voit en premier, c’est l’algorithme qui le dĂ©cide.
Les plateformes de livraison utilisent des donnĂ©es en temps rĂ©el pour classer les restaurants partenaires. Taux d’acceptation des commandes, notes des clients, rĂ©gularitĂ© de connexion, taux de conversion : tout est scrutĂ©, notĂ©, pondĂ©rĂ©. Si tu dĂ©croches trop souvent, si tu as quelques avis nĂ©gatifs, si tu mets trop de temps Ă prĂ©parer : tu dĂ©gringoles dans le classement. Et dĂ©gringoler dans le classement, c’est perdre en visibilitĂ©, donc en commandes, donc en chiffre d’affaires.
L’opacitĂ© des algorithmes est un problème rĂ©current. Deliveroo et Uber Eats ont Ă©tĂ© sommĂ©es de faire la transparence sur leurs critères. Mais en pratique, tu ne sais jamais vraiment pourquoi tu as perdu trois places dans la liste. Et tu ne peux pas contester.
Le piège de la dépendance
C’est lĂ que le bât blesse. En tant que franchisĂ©, tu as investi dans un concept, une marque, un savoir-faire. Mais si 80 % de ton activitĂ© passe par une plateforme, tu deviens dĂ©pendant de ses règles du jeu. Les commissions peuvent atteindre 30 % sur chaque commande. Et si l’algorithme te rĂ©trograde, tu peux perdre 50 % de ton volume en une semaine, sans avoir rien changĂ© Ă ta cuisine.
« Le coût le plus dangereux ne figure dans aucun tableau : la dépendance aux plateformes » , alerte une analyse du secteur.
Et ce n’est pas tout. Les plateformes lancent leurs propres marques virtuelles, en partenariat avec des restaurateurs, et deviennent Ă la fois juge et partie. Elles ont accès Ă tes donnĂ©es, savent ce qui fonctionne, et peuvent demain proposer un concurrent direct juste au-dessus de toi dans la liste.
Entretien avec Marc Delorme, expert en stratégie digitale pour réseaux de franchise
Moi : Marc, tu accompagnes des réseaux de franchise sur leur transformation digitale. Quel est ton constat sur les cuisines virtuelles ?
Marc Delorme : Mon constat est clair : beaucoup de franchisĂ©s se jettent dans les dark kitchens sans mesurer le risque algorithmique. Ils regardent le ticket d’entrĂ©e bas, la marge brute, mais ils oublient de chiffrer le coĂ»t de la dĂ©pendance. Et ce coĂ»t est invisible… jusqu’Ă ce qu’il frappe.
Moi : Concrètement, que conseilles-tu à un franchisé qui veut se lancer ?
Marc Delorme : DĂ©jĂ , ne mets pas tous tes Ĺ“ufs dans le mĂŞme panier algorithmique. Diversifie tes canaux de commande : site web, application mobile, click & collect, tĂ©lĂ©phone. Ensuite, travaille ta marque en dehors de la plateforme. FidĂ©lise tes clients, rĂ©cupère leurs coordonnĂ©es, envoie des offres directes. Et enfin, nĂ©gocie avec ton franchiseur pour qu’il te protège dans le contrat : clause de non-concurrence sur les marques virtuelles, transparence sur les donnĂ©es, droit de regard sur les partenariats plateformes.
Moi : Certains franchisĂ©s peuvent-ils s’en sortir sans plateforme ?
Marc Delorme : Aujourd’hui, difficilement. Les plateformes captent l’essentiel de la demande en livraison. Mais la clĂ©, c’est l’Ă©quilibre. 70 % plateforme, 30 % direct, c’est un bon ratio. En dessous de 50 % de canaux propres, tu es en danger.
Les stratĂ©gies pour ne pas devenir un « esclave de l’algorithme »
1. Construire sa propre base de clients
La fidĂ©lisation est ta bouĂ©e de sauvetage. Propose des offres exclusives aux clients qui commandent directement via ton site ou ton application. Utilise les donnĂ©es que tu rĂ©cupères (avec leur accord) pour personnaliser tes communications. Un client fidèle, c’est un client qui ne dĂ©pend pas du classement de l’algorithme.
2. Diversifier les plateformes
Ne te cantonne pas Ă une seule plateforme. Uber Eats, Deliveroo, Just Eat… plus tu es visible sur plusieurs canaux, moins tu es dĂ©pendant des humeurs d’un seul algorithme.
3. Négocier avec le franchiseur
Le rĂ©seau de franchise a un rĂ´le clĂ© Ă jouer. Certains franchiseurs comme CĂ´tĂ© Sushi ou Tacos Avenue nĂ©gocient directement avec les plateformes pour leurs franchisĂ©s. Mais tous ne le font pas. Exige des clauses de protection dans ton contrat : accès aux donnĂ©es, commission plafonnĂ©e, droit de sortie si l’algorithme devient dĂ©favorable.
4. Travailler sa marque physique
MĂŞme en dark kitchen, tu peux dĂ©velopper une identitĂ© de marque forte. Un packaging reconnaissable, un service client irrĂ©prochable, une prĂ©sence sur les rĂ©seaux sociaux. Quand le client te connaĂ®t et t’apprĂ©cie, il te cherche, mĂŞme si l’algorithme te relègue en page 3.
5. Investir dans la data
Comprendre l’algorithme, c’est dĂ©jĂ le dompter un peu. Analyse tes taux de conversion, tes notes, tes temps de prĂ©paration. Optimise ce qui est optimisable. Et reste en veille : les plateformes changent leurs règles rĂ©gulièrement.
Le risque pour les réseaux de franchise : une question de survie
Pour les enseignes, le danger est systĂ©mique. Si plusieurs franchisĂ©s subissent une baisse de visibilitĂ© en mĂŞme temps, c’est tout le rĂ©seau qui vacille. Et contraindre les franchisĂ©s Ă passer par une seule plateforme, c’est leur imposer un risque colossal.
Certains franchiseurs l’ont compris et dĂ©veloppent des solutions hybrides : DĂ©vor propose une infrastructure « clĂ© en main » avec ses propres canaux de commande. class’croute utilise les dark kitchens pour tester un marchĂ© avant d’ouvrir un point de vente physique, limitant ainsi l’exposition.
Mais trop de rĂ©seaux restent aveugles. Ils voient la croissance des cuisines virtuelles, mais pas la dĂ©pendance qui l’accompagne. Et c’est lĂ que le bât blesse.
reprendre le pouvoir sur l’assiette et sur l’algorithme
Alors, faut-il renoncer aux cuisines virtuelles ? Non, bien sûr. Elles sont une opportunité formidable pour les réseaux de franchise, un levier de croissance, un modèle économique plus accessible. Mais il faut les aborder les yeux ouverts.
La dĂ©pendance aux algorithmes, ce n’est pas une fatalitĂ©. C’est un risque qu’on peut anticiper, mesurer, mitiger. En tant que franchisĂ©, tu n’es pas une victime passive. Tu peux diversifier, fidĂ©liser, nĂ©gocier. Tu peux construire une marque qui dĂ©passe le cadre de l’application.
Et toi, franchiseur, tu as une responsabilitĂ©. ProtĂ©ger ton rĂ©seau, c’est aussi protĂ©ger tes franchisĂ©s de cette dĂ©pendance. C’est nĂ©gocier des clauses justes, c’est partager les donnĂ©es, c’est investir dans des canaux de vente alternatifs.
Mon slogan : « Ne laisse pas l’algorithme dĂ©cider de ton menu. Cuisine ta visibilitĂ©, ne la commande pas. »
Et pour finir sur une note plus lĂ©gère : si un jour ton restaurant disparaĂ®t de l’application, ne panique pas. Peut-ĂŞtre que l’algorithme a juste dĂ©cidĂ© que tu mĂ©ritais une pause. Mais entre nous, je prĂ©fère encore que ce soit toi qui dĂ©cides de fermer le gaz, pas une ligne de code.
La cuisine virtuelle, c’est l’avenir. Mais un avenir oĂą l’humain garde la main, pas la machine.
❓ FAQ : Cuisines virtuelles et dépendance algorithmique
Q : Qu’est-ce qu’une cuisine virtuelle ou dark kitchen ?
R : C’est un espace de production culinaire dĂ©diĂ© exclusivement Ă la livraison et/ou au click & collect, sans salle de restaurant, ni service Ă table. Les commandes passent uniquement par les plateformes de livraison ou les canaux numĂ©riques du restaurant.
Q : Pourquoi les algorithmes des plateformes sont-ils un risque ?
R : Parce qu’ils dĂ©terminent ta visibilitĂ© et donc ton chiffre d’affaires sans que tu puisses vraiment contrĂ´ler les critères. Une baisse de classement peut entraĂ®ner une chute drastique des commandes.
Q : Quels sont les critères pris en compte par l’algorithme ?
R : Principalement : notes et avis des clients, taux d’acceptation des commandes, temps de prĂ©paration, rĂ©gularitĂ© d’activitĂ©, et taux de conversion.
Q : Comment un franchisé peut-il réduire sa dépendance ?
R : En diversifiant les canaux de commande (site web, application, téléphone), en fidélisant ses clients en direct, et en négociant avec son franchiseur des clauses de protection.
Q : Les franchiseurs peuvent-ils aider leurs franchisés ?
R : Oui, en nĂ©gociant des partenariats Ă©quilibrĂ©s avec les plateformes, en partageant les donnĂ©es d’analyse, et en investissant dans des solutions de commande propres au rĂ©seau.
Q : Les cuisines virtuelles sont-elles rentables ?
R : Elles peuvent l’ĂŞtre, Ă condition de maĂ®triser les coĂ»ts (notamment les commissions des plateformes, jusqu’Ă 30 %) et de ne pas subir les Ă -coups de l’algorithme.
Q : Quel est l’avenir des cuisines virtuelles en franchise ?
R : Elles vont continuer à se développer, mais les réseaux les plus avisés vont imposer des règles du jeu plus protectrices pour leurs franchisés, avec une diversification des canaux et une meilleure maîtrise des données.
