Imaginez-vous dĂ©ambuler dans une zone commerciale et tomber sur deux magasins de cuisines Ă©quipĂ©es cĂŽte Ă cĂŽte. Lâun arbore lâenseigne Schmidt, lâautre Cuisinella. Vous entrez dans le premier, puis dans le second. Les produits se ressemblent, les prix diffĂšrent, mais une question vous taraude : ne sont-ils pas concurrents ? La rĂ©ponse est Ă la fois oui et non. Ces deux marques appartiennent en rĂ©alitĂ© au mĂȘme groupe industriel, le Schmidt Groupe. Loin dâĂȘtre un cas isolĂ©, cette stratĂ©gie de cohabitation sur une zone de chalandise entre enseignes dâun mĂȘme rĂ©seau de franchise est devenue un vĂ©ritable levier de croissance pour les grands groupes. Pourtant, elle soulĂšve des questions fondamentales : comment justifier une telle concurrence interne ? Quels sont les bĂ©nĂ©fices pour le franchiseur et pour le franchisĂ© ? Et surtout, comment Ă©viter que cette cohabitation ne vire au cannibalisme commercial ? Plongeons ensemble dans les coulisses de cette stratĂ©gie multi-enseignes qui redessine les contours de la franchise moderne.
1. Définition et phénomÚne : une stratégie de plus en plus répandue
La cohabitation sur une mĂȘme zone de chalandise entre diffĂ©rentes enseignes appartenant au mĂȘme groupe est une pratique qui consiste Ă implanter plusieurs marques dâun mĂȘme franchiseur sur un territoire gĂ©ographique identique ou trĂšs proche. Loin dâĂȘtre anecdotique, cette stratĂ©gie concerne aujourdâhui de nombreux secteurs : cuisine Ă©quipĂ©e avec Schmidt et Cuisinella (Schmidt Groupe) ou Ixina, Cuisine Plus et SoCooâc (groupe Snaidero), coiffure avec les 17 marques de Provalliance, optique avec le Krys Group et ses quatre enseignes, ou encore restauration avec le groupe Bertrand et ses quatre marques.
Les rĂ©seaux multi-enseignes se caractĂ©risent par la coexistence dâune pluralitĂ© dâenseignes au sein dâun mĂȘme groupe de sociĂ©tĂ©s, soit par la crĂ©ation dâenseignes ex nihilo, soit par la rĂ©alisation dâopĂ©rations de croissance externe. Cette pluralitĂ© sâinscrit dans une stratĂ©gie dâensemble visant Ă faire Ă©voluer les marques de maniĂšre complĂ©mentaire et Ă optimiser leur maillage territorial.
Prenons un exemple concret. Le Schmidt Groupe, leader français du home design, aligne aujourdâhui plus de 920 magasins dans 23 pays sous ses marques Schmidt et Cuisinella. Ă horizon 2030, le groupe vise les 1 000 points de vente. Ces deux enseignes ne sont pas positionnĂ©es sur le mĂȘme segment : Schmidt (nĂ©e en 1989) incarne le haut de gamme et le sur-mesure, tandis que Cuisinella (créée en 1992) se veut plus accessible et stylĂ©e. RĂ©sultat : elles peuvent cohabiter sur une mĂȘme zone de chalandise sans se faire directement concurrence, car elles nâadressent pas la mĂȘme cible de clientĂšle.
2. Les ressorts stratégiques : pourquoi les groupes jouent la carte multi-enseignes ?
2.1. Couvrir tous les segments de marché
Lâobjectif premier de cette stratĂ©gie est de couvrir lâintĂ©gralitĂ© des segments de marchĂ© sur un mĂȘme territoire. Comme le soulignait Marc Aublet, responsable dĂ©veloppement du groupe Provalliance : « Faire cohabiter 9 marques est Ă la fois compliquĂ© et exceptionnel en potentiel de dĂ©veloppement ». En disposant dâun portefeuille de marques allant de lâentrĂ©e de gamme au haut de gamme, le groupe sâassure de ne laisser Ă©chapper aucun client potentiel sur sa zone de chalandise.
Dans le secteur de la cuisine, on observe cette logique Ă lâĆuvre chez Snaidero (groupe espagnol) qui opĂšre Ixina, Cuisine Plus et Arthur Bonnet avec des positionnements diffĂ©renciĂ©s. Chez le groupe Fournier, Mobalpa (milieu de gamme), Perene (haut de gamme) et SoCooâc (entrĂ©e de gamme) forment un triptyque qui quadrille lâensemble du marchĂ©.
2.2. Mutualiser les moyens et rĂ©aliser des Ă©conomies dâĂ©chelle
La mutualisation est un autre moteur essentiel. Les rĂ©seaux multi-enseignes peuvent mutualiser leurs moyens au sein dâune centrale dâachats ou de rĂ©fĂ©rencement commune, ce qui permet dâatteindre un meilleur rapport qualitĂ©-prix. Les Ă©conomies dâĂ©chelle se rĂ©alisent Ă©galement au plan de la logistique et du marketing.
Pour le franchisĂ©, cette appartenance Ă un groupe multi-enseignes prĂ©sente un avantage considĂ©rable : il peut diversifier son risque et couvrir une bonne part de marchĂ© local. Comme lâexplique Julie Vermond, responsable dĂ©veloppement franchise pour le sud de la France dans le groupe Bertrand : « Cette diversification offre de devenir localement un acteur majeur de la restauration avec un portefeuille dâenseignes fort et complĂ©mentaire sur une mĂȘme zone gĂ©ographique, pour asseoir son business ».
2.3. Créer sa propre concurrence
Lâun des aspects les plus fascinants de cette stratĂ©gie est la notion de « crĂ©er sa propre concurrence ». En implantant plusieurs marques du groupe sur une mĂȘme zone de chalandise, le franchiseur sâassure que la concurrence ne vienne pas dâun acteur extĂ©rieur, mais de ses propres enseignes. Câest une maniĂšre de verrouiller le territoire et de maximiser les parts de marchĂ© captĂ©es localement.
3. Les défis et les risques de la cohabitation
3.1. Le risque de cannibalisation
La cannibalisation est le danger numĂ©ro un. Si les positionnements des marques ne sont pas suffisamment diffĂ©renciĂ©s, les magasins du mĂȘme groupe risquent de se faire concurrence directement, avec pour consĂ©quence une baisse de rentabilitĂ© pour chacun. Câest tout lâart du franchiseur que de dĂ©finir des offres suffisamment distinctes pour que chaque enseigne ait sa propre raison dâĂȘtre sur le territoire.
3.2. Les tensions entre franchisés
Autre dĂ©fi de taille : les tensions entre franchisĂ©s. Comme le reconnaissait Marc Aublet chez Provalliance : « MĂȘme si, parfois, les discussions sont difficiles quand un franchisĂ© voit arriver dans sa zone un partenaire dâune autre marque ». Un franchisĂ© qui a investi dans une enseigne peut lĂ©gitimement sâinquiĂ©ter de voir une autre marque du mĂȘme groupe sâinstaller Ă proximitĂ©.
Pour Ă©viter ces conflits, les contrats de franchise prĂ©voient souvent des clauses dâexclusivitĂ© ou des droits de prioritĂ© pour les franchisĂ©s existants. La transparence et le dialogue entre le franchiseur et ses partenaires sont essentiels pour maintenir un climat de confiance.
3.3. La complexité de gestion
GĂ©rer plusieurs enseignes sur un mĂȘme territoire implique une complexitĂ© organisationnelle accrue. Le dĂ©veloppeur du rĂ©seau doit arbitrer entre les demandes internes et la prospection extĂ©rieure. Il doit Ă©galement veiller Ă ce que les campagnes marketing ne se chevauchent pas et que chaque marque bĂ©nĂ©ficie dâune communication adaptĂ©e Ă sa cible.
4. Ătudes de cas : Schmidt / Cuisinella et Ixina / Cuisine Plus / SoCooâc
4.1. Schmidt Groupe : le mariage rĂ©ussi du premium et de lâaccessible
Le Schmidt Groupe est sans doute lâexemple le plus abouti de cette stratĂ©gie dans le secteur de la cuisine. Avec Schmidt (568 adresses) et Cuisinella (346 adresses), le groupe alsacien a su crĂ©er deux marques aux identitĂ©s distinctes.
Schmidt incarne le sur-mesure, la qualitĂ© française et le haut de gamme. La marque sâadresse Ă une clientĂšle exigeante, prĂȘte Ă investir dans une cuisine qui reflĂšte son standing. Cuisinella, en revanche, se positionne sur un segment plus accessible et stylĂ©, avec des gammes de prix plus compĂ©titives.
Cette complĂ©mentaritĂ© permet au groupe dâadresser lâensemble du marchĂ© sans que les deux enseignes ne se fassent directement concurrence. Et lorsquâelles cohabitent sur une mĂȘme zone de chalandise, câest le consommateur qui y gagne : il a le choix entre deux offres de qualitĂ©, mais avec des positionnements diffĂ©rents.
4.2. Le groupe Snaidero : Ixina, Cuisine Plus et Arthur Bonnet
De lâautre cĂŽtĂ© de la frontiĂšre, le groupe espagnol Snaidero opĂšre en France sous trois marques : Ixina, Cuisine Plus et Arthur Bonnet. Ixina est lâenseigne la plus Ă©toffĂ©e du groupe, avec plus de 100 implantations. Chaque marque a son propre positionnement et sa propre identitĂ©, permettant au groupe de quadriller le marchĂ© français de la cuisine Ă©quipĂ©e.
4.3. Provalliance : lâempire de la coiffure
Dans le secteur de la coiffure, Provalliance est le leader mondial avec 17 marques et plus de 3 300 salons dans 30 pays. Des enseignes comme Franck Provost (haut de gamme), Jean Louis David (milieu de gamme), Saint-Algue ou Coiff & Co (low-cost) permettent au groupe de couvrir tous les segments de prix et toutes les clientĂšles.
5. Les clés du succÚs pour une cohabitation réussie
5.1. Une différenciation claire des positionnements
La premiÚre clé du succÚs réside dans une différenciation nette entre les marques. Chaque enseigne doit avoir sa propre identité, sa propre cible et ses propres gammes de prix. Sans cette différenciation, la cannibalisation est inévitable.
5.2. Une étude de marché approfondie
Avant dâimplanter plusieurs enseignes sur une mĂȘme zone de chalandise, il est indispensable de rĂ©aliser une Ă©tude de marchĂ© approfondie. Celle-ci doit Ă©valuer le potentiel du territoire, la densitĂ© de population, le pouvoir dâachat et la prĂ©sence de concurrents. Une zone trop petite ne justifiera pas la prĂ©sence de plusieurs magasins du mĂȘme groupe.
5.3. Une communication marketing adaptée
Chaque marque doit bĂ©nĂ©ficier dâune stratĂ©gie de communication propre, adaptĂ©e Ă sa cible. Les campagnes ne doivent pas se chevaucher ni crĂ©er de la confusion dans lâesprit du consommateur.
5.4. Un dialogue permanent avec les franchisés
La transparence et le dialogue avec les franchisĂ©s sont essentiels. Le franchiseur doit expliquer sa stratĂ©gie, rassurer ses partenaires et les impliquer dans la rĂ©flexion. Comme le souligne Franck Mesmin, fondateur de Skill Spirit : « Cette curiositĂ© est dâautant plus profitable pour tous que les serial-entrepreneurs sont gĂ©nĂ©ralement trĂšs directs dans leurs relations ».
6. Perspective internationale : les Ătats-Unis en avance sur le concept
Outre-Atlantique, la stratĂ©gie multi-enseignes est poussĂ©e encore plus loin. Le groupe Inspire Brands (propriĂ©taire dâArbyâs, Buffalo Wild Wings, Sonic et Dunkinâ) a dĂ©veloppĂ© le concept de co-location : implanter plusieurs marques du groupe sur une mĂȘme parcelle de terrain, voire dans un mĂȘme local. Les franchisĂ©s peuvent ainsi mixer et assortir les marques pour rĂ©pondre aux besoins spĂ©cifiques de leur marchĂ© local.
Cette approche permet de maximiser le potentiel de revenus dâun site en rĂ©duisant les coĂ»ts dâĂ©quipement, dâimmobilier et de main-dâĆuvre. Une tendance qui pourrait bien inspirer les groupes français dans les annĂ©es Ă venir.
7. une stratĂ©gie dâavenir pour la franchise ?
Alors, la cohabitation sur une mĂȘme zone de chalandise entre enseignes dâun mĂȘme groupe est-elle une stratĂ©gie gagnante ? La rĂ©ponse est oui, Ă condition dâen maĂźtriser les risques et dâen respecter les rĂšgles.
Cette stratĂ©gie permet aux groupes de verrouiller un territoire, de couvrir tous les segments de marchĂ© et de rĂ©aliser des Ă©conomies dâĂ©chelle. Pour les franchisĂ©s, elle offre des opportunitĂ©s de diversification et de croissance. Mais elle exige une diffĂ©renciation claire des marques, une Ă©tude de marchĂ© rigoureuse et un dialogue permanent entre le franchiseur et ses partenaires.
Dans un contexte de concurrence accrue et de transformation des modĂšles de consommation, les rĂ©seaux multi-enseignes apparaissent comme une rĂ©ponse pertinente. Ils permettent aux groupes de rester agiles, dâinnover et de sâadapter aux Ă©volutions du marchĂ© sans avoir Ă crĂ©er de toutes piĂšces de nouvelles structures.
Comme le disait si bien Marc Aublet : « Faire cohabiter plusieurs marques est Ă la fois compliquĂ© et exceptionnel en potentiel de dĂ©veloppement ». Et câest prĂ©cisĂ©ment dans cette complexitĂ© que rĂ©side la force de cette stratĂ©gie.
« Un mĂȘme groupe, plusieurs marques, un seul objectif : ne laisser aucun client sur le bord de la route. »
Si vous croisez deux magasins du mĂȘme groupe cĂŽte Ă cĂŽte, ne vous inquiĂ©tez pas : ils ne se battent pas, ils font juste semblant de se faire concurrence pour mieux vous sĂ©duire. AprĂšs tout, en franchise, comme en amour, un peu de rivalitĂ© donne du piment Ă la relation ! đ
â FAQ â Cohabitation multi-enseignes sur une mĂȘme zone de chalandise
Q1 : Quâest-ce quâune zone de chalandise ?
Une zone de chalandise est lâaire gĂ©ographique dâoĂč provient la majoritĂ© de la clientĂšle dâun point de vente. Elle se dĂ©compose gĂ©nĂ©ralement en zone primaire (proximitĂ© immĂ©diate), zone secondaire et zone tertiaire.
Q2 : Pourquoi un groupe implante-t-il plusieurs de ses enseignes sur la mĂȘme zone ?
Pour couvrir tous les segments de marché (entrée, moyen, haut de gamme), mutualiser les moyens (achats, logistique, marketing) et verrouiller le territoire face à la concurrence externe.
Q3 : Les franchisés ne risquent-ils pas de se faire concurrence ?
Le risque existe, câest pourquoi les groupes veillent Ă diffĂ©rencier clairement leurs marques (positionnement, prix, cible) et Ă prĂ©voir des clauses contractuelles (exclusivitĂ©, droits de prioritĂ©) pour protĂ©ger leurs franchisĂ©s.
Q4 : Quels sont les avantages pour le franchisé ?
Le franchisĂ© peut diversifier ses risques, bĂ©nĂ©ficier des synergies du groupe (centrale dâachats, notoriĂ©tĂ© des marques) et parfois Ă©voluer vers la pluri-franchise en ouvrant plusieurs enseignes du mĂȘme groupe.
Q5 : Cette stratégie est-elle réservée à certains secteurs ?
Non, elle concerne de nombreux secteurs : cuisine (Schmidt/Cuisinella, Ixina/Cuisine Plus), coiffure (Provalliance), optique (Krys Group), restauration (groupe Bertrand), habillement (groupe Beaumanoir), etc..
Q6 : Quâest-ce que la pluri-franchise ?
La pluri-franchise consiste pour un mĂȘme entrepreneur Ă exploiter plusieurs enseignes diffĂ©rentes, parfois au sein du mĂȘme groupe, parfois de groupes diffĂ©rents.
Q7 : Comment Ă©viter la cannibalisation entre les enseignes dâun mĂȘme groupe ?
En assurant une différenciation forte des positionnements (prix, services, cible), en adaptant les formats de magasins et en réalisant des études de marché pour vérifier que la zone peut supporter plusieurs points de vente.
Q8 : Quâest-ce que le co-branding ou la co-location ?
Ce sont des stratĂ©gies oĂč plusieurs marques dâun mĂȘme groupe partagent un mĂȘme local ou une mĂȘme parcelle pour rĂ©duire les coĂ»ts et maximiser le potentiel de revenus. Cette pratique est trĂšs dĂ©veloppĂ©e aux Ătats-Unis.
