Tu tâapprĂȘtes Ă signer un contrat de franchise ou un prĂȘt pour ton commerce associĂ© ? Tu penses que lâaventure se fera Ă deux, en toute confiance ? Câest beau, câest humain⊠mais la justice, elle, ne voit pas les choses du mĂȘme Ćil. DerriĂšre la notion de solidaritĂ© financiĂšre se cache un principe juridique redoutable : chacun est tenu pour le tout.
Je te propose de plonger avec moi dans les arcanes de la solidaritĂ© entre co-emprunteurs et associĂ©s gĂ©rants. Un sujet sec ? Pas du tout. Câest le nerf de la guerre quand tu franchis le pas de lâentrepreneuriat, surtout dans un rĂ©seau de franchise. On va dĂ©cortiquer ensemble les piĂšges, les arrĂȘts de justice qui font date, et surtout, comment tây prĂ©parer pour que lâaventure reste un plaisir et non un cauchemar judiciaire.
đ€ Comprendre la solidaritĂ© : lâengagement qui change la donne
Avant dâaller plus loin, posons les bases. La solidaritĂ© financiĂšre, câest ce mĂ©canisme juridique qui fait que plusieurs personnes sont tenues au paiement dâune mĂȘme dette. ConcrĂštement, si toi et ton associĂ© empruntez 100 000 âŹ, la banque peut rĂ©clamer les 100 000 ⏠à lâun de vous deux, comme si lâautre nâexistait pas.
Ce principe, je te le dis tout de suite, ne se prĂ©sume jamais. Câest un vieil adage du Code civil (article 1202) : « La solidaritĂ© ne se prĂ©sume point ; il faut quâelle soit expressĂ©ment stipulĂ©e. » Autrement dit, si le contrat ne mentionne pas noir sur blanc que vous ĂȘtes solidaires, la dette se divise entre vous. Et câest lĂ que le bĂąt blesse : dans la franchise, cette clause est presque systĂ©matique, tant pour les prĂȘts bancaires que dans les contrats avec le franchiseur.
đĄ Pourquoi les franchiseurs et les banques adorent la solidaritĂ©
Câest simple : ça leur offre une garantie maximale. En cas de pĂ©pin, ils ne perdent pas de temps Ă chercher le bon dĂ©biteur. Ils choisissent celui qui a le plus de biens, celui qui est le plus solvable.
Dans la franchise, cette logique est poussĂ©e Ă lâextrĂȘme. Le franchiseur, lorsquâil sĂ©lectionne un candidat, le fait souvent intuitu personae, câest-Ă -dire en considĂ©ration de sa personne. Il va donc exiger que le dirigeant de la sociĂ©tĂ© franchisĂ©e se porte codĂ©biteur solidaire aux cĂŽtĂ©s de sa sociĂ©tĂ©.
Câest exactement ce quâa rappelĂ© la Cour dâappel de Paris dans un arrĂȘt du 2 mars 2016. Une gĂ©rante de sociĂ©tĂ© en formation avait signĂ© un contrat de franchise avec une clause stipulant quâelle « resterait tenue personnellement et solidairement de respecter les termes et conditions du prĂ©sent contrat ». Sa sociĂ©tĂ© a ensuite fait faillite, et le franchiseur sâest retournĂ© contre elle. Sa dĂ©fense ? Elle pensait que la reprise du contrat par la sociĂ©tĂ© lâavait libĂ©rĂ©e. Erreur. La Cour a validĂ© la clause et lâa condamnĂ©e Ă payer.
âïž AssociĂ© gĂ©rant et co-emprunteur : deux visages de la mĂȘme Ă©pĂ©e
Tu lâauras compris, que tu sois associĂ© gĂ©rant dâune sociĂ©tĂ© franchisĂ©e ou simple co-emprunteur dâun crĂ©dit pour ton local, le mĂ©canisme est similaire. Tu es sur la sellette.
Le cas du gérant : une cible privilégiée
Quand tu crĂ©es ta boĂźte en franchise, tu es souvent seul aux commandes. Le franchiseur te connaĂźt, il tâa choisi. Il va donc te demander, en plus de lâengagement de ta sociĂ©tĂ©, un engagement personnel. Câest lĂ que la clause de solidaritĂ© du dirigeant entre en jeu.
Cette clause permet au franchiseur, si ta sociĂ©tĂ© ne paie pas les redevances, de te poursuivre Ă titre personnel, sur tes biens propres. Et ce, mĂȘme si la sociĂ©tĂ© est en liquidation judiciaire.
â ïž Lâexception qui ne passe pas
Ne crois pas que la faillite de ta sociĂ©tĂ© tâexonĂšre. Lâun des arguments les plus frĂ©quents des dirigeants est lâextinction de la crĂ©ance. Ils disent : « La sociĂ©tĂ© est liquidĂ©e, la dette est Ă©teinte, donc je ne dois plus rien. »
LĂ encore, la jurisprudence est claire. Dans la mĂȘme affaire de 2016, la dirigeante avait tentĂ© dâinvoquer lâabsence de dĂ©claration de crĂ©ance par le franchiseur Ă la liquidation judiciaire. La Cour a balayĂ© cet argument : lâinopposabilitĂ© de la crĂ©ance Ă la liquidation ne signifie pas son extinction. Et selon lâarticle 1208 du Code civil, un codĂ©biteur solidaire ne peut pas opposer au crĂ©ancier les exceptions purement personnelles Ă lâautre codĂ©biteur. Autrement dit, ta sociĂ©tĂ© est morte, mais toi, tu es vivant et redevable.
Le co-emprunteur : le piĂšge du prĂȘt Ă deux
Le schĂ©ma est identique dans le cadre dâun prĂȘt bancaire. Imaginons que tu ouvres ton magasin avec un associĂ©. Vous signez un crĂ©dit immobilier en tant que co-emprunteurs solidaires. Si ton associĂ© ne paie pas sa part, la banque peut te rĂ©clamer la totalitĂ© du prĂȘt.
La Cour de cassation lâa rĂ©cemment rappelĂ© dans un arrĂȘt du 24 mars 2026 : la liquidation judiciaire de lâemprunteur principal nâempĂȘche pas lâaction en paiement contre la co-emprunteuse solidaire.
đ§ LâappĂąt du gain⊠et le piĂšge de la confiance
Beaucoup de candidats Ă la franchise se lancent avec un proche, un ami, un conjoint. La confiance rĂšgne. Mais la justice, elle, ne connaĂźt pas la confiance. Elle ne connaĂźt que le contrat.
đĄïž Comment se protĂ©ger ? Les rĂ©flexes Ă adopter
Maintenant que tu as pris conscience du danger, passons Ă lâaction. Comment faire pour que la solidaritĂ© financiĂšre ne devienne pas une Ă©pĂ©e de DamoclĂšs sur ton projet ?
1. đ Lis et relis ton contrat
Le conseil est bateau, mais il est vital. VĂ©rifie la prĂ©sence dâune clause de solidaritĂ©. Si elle est lĂ , elle doit ĂȘtre expresse. Les juges ne plaisantent pas avec la forme. Dans une affaire, des co-emprunteurs avaient cru ĂȘtre solidaires parce quâils avaient signĂ© un plan dâapurement commun. La Cour de cassation a annulĂ© : la solidaritĂ© doit ressortir clairement du titre constitutif de lâobligation.
2. đŁïž NĂ©gocie lâengagement
Rien nâest Ă©crit dans le marbre. Tu peux tenter de nĂ©gocier la portĂ©e de ton engagement. Par exemple, demander une caution simple plutĂŽt que solidaire. La diffĂ©rence ? Dans la caution simple, le crĂ©ancier doit dâabord poursuivre le dĂ©biteur principal avant de sâen prendre Ă toi.
3. ⳠLimite la durée
Si ton engagement est Ă durĂ©e indĂ©terminĂ©e, tu peux le rĂ©silier Ă tout moment, mais seulement pour lâavenir. Si tu quittes la sociĂ©tĂ©, assure-toi que la clause prĂ©voie la fin de ton engagement.
4. đ ProportionnalitĂ© de lâengagement
En tant que caution ou codĂ©biteur, tu peux invoquer la disproportion de ton engagement par rapport Ă tes biens et revenus. Si la banque ou le franchiseur ne tâont pas mis en garde sur les risques (et que tu es un emprunteur non averti), tu peux tâen sortir.
đ Dialogue entre un expert et un futur franchisĂ©
â Marc : MaĂźtre, je suis un peu perdu. Je mâapprĂȘte Ă signer mon contrat de franchise et mon prĂȘt avec un associĂ©. On nous parle de solidaritĂ© partout. Est-ce que je suis obligĂ© de lâaccepter ?
â MaĂźtre Sophie DURAND, avocat spĂ©cialiste en droit de la franchise chez BBLM Avocats : Marc, la solidaritĂ© est devenue la norme dans la franchise. Pour le franchiseur, câest une sĂ©curitĂ©. Mais pour toi, câest une Ă©pĂ©e Ă double tranchant. Tu nâes pas obligĂ© de lâaccepter, mais si tu la refuses, le franchiseur ou la banque peuvent refuser de te financer.
â Marc : Et si je signe, et que mon associĂ© fait faillite, je vais devoir rembourser tout seul ?
â MaĂźtre DURAND : Exactement. Câest le principe. La banque ou le franchiseur viendront te voir pour le tout. Câest dâailleurs pour ça quâils insistent. Mais regarde le bon cĂŽtĂ© : en cas de solidaritĂ©, si tu payes tout, tu peux te retourner contre ton associĂ© pour rĂ©cupĂ©rer sa part. Câest le recours personnel.
â Marc : Et si ma sociĂ©tĂ© est en liquidation, je suis encore redevable ?
â MaĂźtre DURAND : Oui. Câest ce quâa confirmĂ© la Cour dâappel de Paris. Tant que tu es codĂ©biteur solidaire, tu restes tenu. Câest pour ça que je te conseille toujours de considĂ©rer cet engagement comme un engagement personnel majeur. Ne le prends pas Ă la lĂ©gĂšre. NĂ©gocie une clause de dĂ©charge si tu nâes plus gĂ©rant.
đ§ Le mot de lâexpert : Sophie Durand
âDans ma pratique, je vois trop de chefs dâentreprise ou de co-emprunteurs qui dĂ©couvrent lâĂ©tendue de leur engagement le jour oĂč le tribunal les convoque. La solidaritĂ© financiĂšre nâest pas un dĂ©tail contractuel, câest un pivot du risque. Quand je conseille un franchiseur, je lui recommande de lâinclure. Quand je conseille un franchisĂ©, je lui recommande de bien peser ses consĂ©quences. Le juste Ă©quilibre est un engagement rĂ©flĂ©chi, pas subi.â
â FAQ â Tout ce que tu dois savoir
Q : La solidarité est-elle automatique entre associés ?
R : Non. La solidaritĂ© ne se prĂ©sume pas. Elle doit ĂȘtre expressĂ©ment stipulĂ©e dans le contrat de prĂȘt ou de franchise. Sans mention explicite, la dette est divisĂ©e entre les codĂ©biteurs.
Q : Puis-je ĂȘtre poursuivi par la banque si lâautre co-emprunteur est insolvable ?
R : Oui, et câest mĂȘme le but de la solidaritĂ©. La banque peut exiger de toi la totalitĂ© de la dette, sans avoir Ă Ă©puiser les recours contre ton co-emprunteur. Câest le principe de lâengagement solidaire.
Q : Si ma société franchisée est en liquidation, mon engagement de dirigeant est-il maintenu ?
R : Absolument. Tant que la clause de solidaritĂ© a Ă©tĂ© valablement stipulĂ©e, le dirigeant reste tenu au paiement des redevances, mĂȘme si la sociĂ©tĂ© est liquidĂ©e. Lâarticle 1208 du Code civil empĂȘche le codĂ©biteur solidaire dâopposer les exceptions personnelles Ă lâautre codĂ©biteur.
Q : Quâest-ce quâune clause de caution solidaire par rapport Ă une clause de co-emprunteur solidaire ?
R : La diffĂ©rence est subtile mais importante. Le co-emprunteur est dĂ©biteur principal au mĂȘme titre que lâautre. La caution est un garant qui sâengage Ă payer la dette du dĂ©biteur principal si celui-ci ne le fait pas. Dans les deux cas, tu peux ĂȘtre poursuivi pour le tout, mais la caution bĂ©nĂ©ficie de protections lĂ©gales (comme lâobligation dâinformation annuelle de la banque) que nâa pas le co-emprunteur.
Q : Puis-je me rétracter de mon engagement solidaire ?
R : Si ton engagement est Ă durĂ©e indĂ©terminĂ©e, tu peux le rĂ©silier Ă tout moment, mais cette rĂ©siliation ne concerne que les dettes Ă venir. Celles dĂ©jĂ nĂ©es restent dues. Si lâengagement est Ă durĂ©e dĂ©terminĂ©e, tu ne peux pas te rĂ©tracter avant le terme, sauf Ă obtenir lâaccord du crĂ©ancier pour une substitution.
Q : Que puis-je faire pour limiter les risques ?
R : Il y a plusieurs leviers. NĂ©gocie un engagement limitĂ© dans le temps ou plafonnĂ© en montant. Exige dâĂȘtre informĂ© rĂ©guliĂšrement de lâĂ©volution de la dette. Et surtout, fais vĂ©rifier le contrat par un avocat spĂ©cialisĂ© avant de signer. La clause doit ĂȘtre claire, prĂ©cise et proportionnĂ©e Ă tes capacitĂ©s financiĂšres.
đŻ Lâarme Ă double tranchant de la rĂ©ussite en franchise
La solidaritĂ© financiĂšre est un formidable levier pour la croissance des rĂ©seaux. Elle permet aux franchiseurs et aux banques de sĂ©curiser leurs investissements, facilitant ainsi lâaccĂšs au crĂ©dit pour des entrepreneurs comme toi. Sans elle, beaucoup de concepts nâexisteraient pas ou auraient des conditions de financement bien plus restrictives.
Mais pour toi, futur ou actuel franchisĂ©, ou pour toi, associĂ© gĂ©rant, câest une Ă©pĂ©e Ă double tranchant. Dâun cĂŽtĂ©, elle tâouvre les portes de lâentrepreneuriat. De lâautre, elle peut te rattraper des annĂ©es plus tard, mĂȘme si ton aventure sâest mal terminĂ©e. Ton patrimoine personnel est en jeu. Ta maison, tes Ă©conomies, ta tranquillitĂ© dâesprit peuvent ĂȘtre emportĂ©es par une faillite que tu pensais avoir laissĂ©e derriĂšre toi.
Alors, sois vigilant. Ne signe pas les yeux fermĂ©s. Lis les clauses. Fais-toi conseiller. Comprends que la solidaritĂ©, câest un peu comme le mariage : câest beau tant que ça dure, mais quand ça se termine, ça peut coĂ»ter cher.
La vraie force dâun entrepreneur, ce nâest pas seulement de savoir prendre des risques, câest de savoir les mesurer et les anticiper. Garde le contrĂŽle de ton engagement. NĂ©gocie, discute, exige des Ă©claircissements. Nâaie pas peur de poser des questions qui fĂąchent. Un bon partenariat se construit dans la transparence, pas dans lâillusion.
Et rappelle-toi, comme dirait maĂźtre Sophie Durand : « La solidaritĂ© se prĂ©voit, mais ne sâimprovise pas. »
đ Solidaires en affaires, mais jamais prisonniers du contrat.
Sache que les juges, eux, nâont pas dâhumour. Ils lisent les contrats Ă la virgule prĂšs. Alors, avant de mettre ta signature en bas dâune clause de solidaritĂ©, demande-toi si ton associĂ© ou ton franchiseur mĂ©rite vraiment que tu lui offres tes Ă©conomies en cadeau. Si la rĂ©ponse est oui, signe. Sinon, renĂ©gocie ou fuis ! Mais surtout, ne dis pas que je ne tâavais pas prĂ©venu đ.
