Vous avez franchi le pas. Après des mois de réflexion, d’études de marché et de rencontres avec des franchiseurs, vous êtes sur le point de signer. L’aventure entrepreneuriale vous tend les bras. Mais une question, souvent éludée, vous taraude : de combien vais-je réellement disposer pour vivre durant les premiers mois ? C’est la question à un million d’euros, celle qui transforme l’enthousiasme en angoisse si elle n’est pas traitée avec la plus grande rigueur.
Dans l’euphorie du lancement, on a tendance à sous-estimer l’écart entre le chiffre d’affaires prévisionnel et le revenu net que l’on pourra se verser. Je vais vous guider, pas à pas, pour construire une estimation solide de votre niveau de vie durant cette phase critique. Car pour reprendre l’expression de Sylvain Bartolomeu, président de Franchise Management, il faut aborder ce projet comme un sportif de haut niveau : avec une préparation mentale et financière irréprochable.
L’illusion du salaire immédiat : une réalité à accepter
Autant être clair dès le départ : il n’est pas possible de se verser une rémunération en tant que nouveau franchisé dès le premier mois d’exploitation, sauf rare exception. C’est un mythe entretenu par quelques témoignages exceptionnels, mais la réalité du terrain est tout autre.
La première année, votre entreprise est un nourrisson. Elle a besoin de toutes vos forces vives pour grandir. Votre chiffre d’affaires, encore modeste, doit d’abord servir à payer les fournisseurs, les salaires de vos éventuels employés, les loyers, les redevances, et à rembourser les premières mensualités de votre prêt.
Je me souviens d’un franchisé dans le secteur des services à la personne qui, confiant dans ses prévisions, s’était versé un salaire dès le deuxième mois. Résultat : il a dû piocher dans son épargne de précaution dès le troisième mois pour éponger un déficit de trésorerie. Il a survécu, mais avec une pression mentale considérable qui a failli le faire abandonner. Son niveau de vie a été divisé par deux pendant plus d’un an. Ne commettez pas cette erreur.
Étape 1 : Déconstruire le mythe des « chiffres du franchiseur »
Le Document d’Information Précontractuel (DIP) est votre bible. Mais la lire ne suffit pas, il faut la décortiquer. Les comptes prévisionnels fournis par le franchiseur sont souvent basés sur des moyennes ou des unités pilotes qui ont déjà une certaine maturité.
L’entretien avec un expert : « Le cas par cas est roi »
Moi : « Bonjour, je suis un futur franchisé. Quand j’étudie le DIP, le franchiseur m’annonce un chiffre d’affaires moyen de 350 000 € pour la première année. Puis-je me baser sur ce chiffre pour estimer mon salaire ? »
Expert, consultant en franchise : « Surtout pas. C’est un piège classique. Ce chiffre est une moyenne, souvent calculée sur des points de vente matures ou idéalement situés. Pour estimer votre niveau de vie durant la phase de lancement, vous devez vous concentrer sur le pire des scénarios. Demandez au franchiseur et, surtout, aux franchisés déjà en place, quel a été leur chiffre d’affaires lors des six premiers mois. Et interrogez-les sur leurs charges réelles. C’est là que se cache la vérité. »
Étape 2 : Le calcul de votre « super-brut » nécessaire
Pour estimer votre niveau de vie, il faut partir de vos besoins, et non de vos revenus potentiels.
- Définissez votre besoin mensuel « vital » : additionnez toutes vos charges personnelles incompressibles (loyer ou remboursement de crédit immobilier, assurances, nourriture, factures d’énergie, scolarité des enfants, etc.). C’est le montant minimum en dessous duquel vous ne pouvez pas descendre pour vivre dignement.
- Calculez le « super-brut » que votre entreprise doit générer : en France, le coût d’un salarié pour l’entreprise est bien supérieur au salaire net perçu par le salarié. Si vous optez pour le statut de salarié (dans une SAS ou SASU), pour toucher 2 500 € nets par mois, votre entreprise devra supporter environ 4 500 à 5 000 € de charges. Votre besoin personnel se transforme donc en un besoin de trésorerie bien plus élevé.
- Intégrez les charges de votre entreprise : pour atteindre ce « super-brut », il ne suffit pas de réaliser un chiffre d’affaires de 5 000 €. Il faut que, sur ce montant, vous ayez déjà payé :
- Les achats de marchandises ou de matières premières.
- Les loyers et charges de votre local commercial.
- Les éventuels salaires de vos collaborateurs.
- Les redevances (d’exploitation et publicitaire) : comptez généralement entre 3 % et 15 % du CA.
- Les frais de fonctionnement divers (assurances, téléphone, etc.).
La méthode de l’expert
La bonne approche consiste à tester le pire scénario. Il faut toujours envisager une hypothèse basse : si le chiffre d’affaires est 20 % en dessous des prévisions, le modèle reste-t-il viable ?. C’est à partir de ce chiffre « pessimiste » que vous devez calculer votre capacité à vous rémunérer. Si le résultat est inférieur à votre besoin vital, il est urgent de revoir votre plan de financement, de négocier un prêt avec une franchise de remboursement (pour les premiers mois) ou, dans le pire des cas, de reconsidérer votre projet.
Étape 3 : Le besoin en fonds de roulement (BFR), votre allié ou votre ennemi
Le BFR est le montant d’argent nécessaire pour financer le décalage entre le paiement de vos fournisseurs et l’encaissement des paiements de vos clients. C’est le « trou » de trésorerie que vous devez combler, surtout au début.
Si votre BFR est mal évalué, vous pourriez avoir un compte de résultat positif (votre activité est rentable sur le papier), mais une trésorerie négative (vous n’avez pas d’argent sur votre compte en banque pour payer vos factures). Pour les 6 premiers mois, vous devez prévoir un BFR qui peut représenter entre 10 % et 30 % de votre CA annuel prévisionnel selon votre secteur d’activité. Ce n’est pas de l’argent perdu, c’est de l’argent immobilisé, mais il doit être disponible. Sans une bonne estimation de votre BFR, votre niveau de vie sera directement impacté, car vous devrez puiser dans votre apport personnel ou vos économies personnelles juste pour faire fonctionner l’entreprise.
Étape 4 : Un budget pour vivre, pas seulement pour survivre
Un autre écueil est de ne prévoir un budget que pour « survivre ». Or, il est crucial de prévoir un matelas de sécurité pour les imprévus (une machine qui tombe en panne, un mois de CA plus faible que prévu). Considérez qu’il est sage de ne pas compter sur un salaire avant le 9ᵉ ou le 12ᵉ mois d’activité.
L’exemple concret d’un franchisé
Le témoignage de Julien, franchisé dans le secteur du bâtiment :
« Mon réseau m’avait annoncé une rentabilité au bout de 18 mois. J’ai préparé mon budget personnel pour tenir 18 mois sans rien me verser. Mais grâce à un travail acharné et un marché porteur, j’ai pu commencer à me verser une petite rémunération dès le 10ᵉ mois. Le fait d’avoir anticipé une période sans revenus m’a permis de vivre ces premiers mois avec bien moins de stress. Ma vie de famille a été impactée, c’est évident, mais ma femme et moi, on avait préparé le coup. On savait que c’était pour une durée déterminée. Et maintenant, trois ans après, je gagne bien plus qu’avant, et j’ai une liberté que je n’aurais jamais eue en tant que salarié. »
Étape 5 : Négocier pour sécuriser votre niveau de vie
Au-delà du choix du réseau, votre capacité à négocier certains points peut considérablement améliorer vos premières années :
- Le droit d’entrée : même si ce montant est un ticket d’admission, certains franchiseurs acceptent un paiement en plusieurs fois. Proposez un étalement sur 12 à 24 mois. Cela allège la pression sur votre trésorerie de départ. Certains franchiseurs proposent même des remises sur le droit d’entrée pour les emplacements jugés stratégiques.
- Le loyer : discutez avec le propriétaire du local pour obtenir une franchise de loyer (gratuité des premiers mois) ou une participation aux travaux. Cela peut vous faire gagner des milliers d’euros pour les premiers mois critiques.
- Le stock initial : beaucoup de franchiseurs vous pousseront à acheter un stock complet. Demandez un plan de démarrage progressif pour ne pas immobiliser trop d’argent inutilement dès le premier jour.
L’humour pour dédramatiser
Pour finir, rappelez-vous que la phase de lancement, c’est un peu comme un régime : on sait que les premiers mois on va avoir faim, on va être frustré, on va voir les autres (vos anciens collègues salariés) manger des gâteaux (partir en vacances). Mais à la fin, vous aurez la ligne (une entreprise rentable) et vous pourrez vous faire plaisir (vous verser un vrai salaire, et même des dividendes !).
Votre futur salaire se gagne aujourd’hui
Estimer son niveau de vie durant la phase de lancement est un exercice de transparence et de rigueur envers soi-même.
Alors, quelle stratégie adopter ? Ne vous contentez pas de regarder le chiffre d’affaires annoncé. Pour préparer sereinement votre avenir, mettez en place une méthodologie rigoureuse. Si vous ne pouvez pas maintenir votre niveau de vie actuel, vérifiez si le jeu en vaut la chandelle.
Adoptez la méthode du « Pire des Cas » : c’est en imaginant le scénario le plus défavorable que vous construirez le projet le plus solide. N’oubliez pas que les premiers revenus ne correspondent que rarement à la dernière rémunération perçue en tant que salarié. Soyez prêt à cette réalité et prévoyez des solutions de financement relais.
Pour estimer précisément votre besoin en fonds de roulement et valider vos hypothèses, entourez-vous d’un expert-comptable spécialisé dans la franchise. Il saura vous guider dans ces calculs essentiels pour transformer votre rêve entrepreneurial en une réalité viable et durable.
Votre vie personnelle sera impactée, et il est crucial que vos proches soient conscients de cette réalité. Le franchisé qui réussit est celui qui se prépare avec lucidité, discipline et humilité. C’est en anticipant les difficultés financières que vous poserez les bases d’une réussite pérenne. Préparez-vous à ce marathon, et le jour J, vous pourrez dire fièrement : « Mon succès, je l’ai construit sur une base solide. «
FAQ : Vos questions sur l’estimation de votre niveau de vie
1. Puis-je compter sur les aides de Pôle Emploi (ARE) pour pallier mon manque de revenus ?
Oui, c’est une bouée de sauvetage souvent méconnue. En tant que créateur d’entreprise, vous pouvez percevoir une partie de vos allocations chômage (ARE) sous forme de capital ou de maintien partiel. Renseignez-vous auprès de France Travail (anciennement Pôle emploi) avant votre lancement.
2. Quelle est la différence entre une SASU et une EURL pour ma rémunération ?
C’est essentiel. En SASU, vous êtes assimilé salarié, vous devez vous verser un salaire (avec cotisations sociales élevées). En EURL, vous êtes Travailleur Non Salarié (TNS), vous pouvez vous rémunérer via des dividendes ou des prélèvements, avec un régime social différent. Le choix impactera votre niveau de vie net et votre protection sociale.
3. Dois-je intégrer les redevances dans mon estimation de « super-brut » ?
Absolument, et elles sont lourdes ! Les redevances sont souvent calculées sur le chiffre d’affaires, pas sur le bénéfice. Cela signifie que même si votre marge est faible, vous devez les payer. C’est une charge fixe à ne surtout pas négliger dans vos calculs.
4. Mon franchiseur me propose un local clé en main. Est-ce une sécurité ?
Cela peut l’être, car cela réduit le risque de dépassement de budget sur les travaux. Mais le coût est souvent plus élevé. Assurez-vous que le loyer et le coût de l’aménagement sont cohérents avec votre business plan.
5. Que se passe-t-il si je n’arrive pas à atteindre mes prévisions de chiffre d’affaires ?
C’est pourquoi il faut un « plan B ». Avoir une épargne personnelle suffisante est la première sécurité. Ensuite, n’hésitez pas à discuter rapidement avec votre franchiseur. Un bon réseau vous soutiendra et vous aidera à ajuster votre stratégie. La communication est votre meilleure arme.
